Des militants Force Ouvrière de la Loire

Il était très flexible...

lundi 11 février 2008 par Denis RIVIER

Usine ThyssenKrupp de Turin le 6 décembre dernier.

Il était très flexible...

« Il était très flexible Antonio, un jeune de 36 ans tué hier à l’aciérie ThyssenKrupp de Turin. Tué non dans un accident, tué non par la malchance, mais par l’exploitation sauvage qui fait marcher à fond les installations jusqu’à faire exploser les machines sur les ouvriers contraints à travailler comme des bêtes.

Au moment où cette maudite turbine, qui transportait de l’huile bouillante, a été atteinte par une étincelle provenant de l’installation électrique, elle s’est brisée se transformant en un lance flammes, Antonio et une dizaine de ses camarades ont été atteint.

Tous ont pris feu, les extincteurs ne fonctionnaient pas. Pas de téléphone de secours, les pompiers arriveront 50 minute plus tard. Quand il s’est transformé en torche humaine, à 2 heures du matin, Antonio en était à sa quatrième heure supplémentaire ; il en était donc à sa douzième heure de travail dans cet enfer. Antonio était très flexible comme tous les jeunes de la ThyssenKrupp. A ces 12 heures de travail s’en ajoutaient 2 ou 3 de transport de la région de Cuneo à l’usine. Il ne lui restait beaucoup de temps pour sa compagne et ses trois enfants de 2 mois à 6 ans.

Antonio est vraiment le type d’ouvrier dont a besoin le patron qui a décidé de fermer l’usine de Turin, mais qui avant de mettre la clef sous la porte veut tout tirer des machines et des hommes. C’est pour cela que 10 d’entre eux ont pris feu, en 2007, dans l’Occident avancé sous le commandement de ThyssenKrupp un nom qui en regroupe deux qui renvoient à d’autres feux, un autre siècle, une autre guerre, à un dictateur moustachu.

Et aujourd’hui il y a tous ceux qui se lamentent pour le manque de sécurité au travail. Mais qui aujourd’hui dit qu’il faudrait plus de mesures de sécurité sur les lieux de travail devrait ajouter que le modèle social et économique dominant est criminel. Qui demande de produire plus, plus longtemps, et plus d’années dans la vie est co-responsable des crimes quotidiens au travail. »

Le lendemain, on apprend qu’après 30 heures d’agonie un deuxième ouvrier de la Thyssenkrupp est décédé ; un peu plus tard un troisième décès, puis un quatrième, 6 de leurs collègues sont entre la vie et la mort atrocement brûlés.

L’Etat réagit...

L’Etat « réagit » : A la satisfaction du président de la République présent, en prologue à l’ ouverture de la saison lyrique de la Scala de Milan le surintendant a ordonné une minute de silence à la mémoire des ouvriers de Turin. Une minute de silence qui a uni dans un même élan la mairesse de Milan (mise en examen pour une affaire de "consultants dorés") et un parterre de grands entrepreneurs et de banquiers, un cheik et deux ministres (sans oublier leurs épouses).

Au prix où ces gens facturent leur travail une minute ce n’est pas rien.

Le cadre législatif sur les horaires de travail doit être précisé. Avec la loi 60 le gouvernement Berlusconi a fait disparaître le maximum horaire hebdomadaire, ne demeure qu’une obligation d’un maximum de 48 heures hebdomadaire en moyenne sur l’année. Quand à l’horaire sur une journée il est seulement précisé que sur 24 heures il doit y avoir 11 heures de repos ce qui veut dire que l’on peut travailler jusqu’à 13 heures dans une journée. Il peut y avoir des contrats de branches ou d’entreprises plus favorables aux salariés mais cela dépend des rapports de forces.

Dans le quotidien "La Repubblica" du 8 décembre on nous précise : « La fermeture programmée de la Thyssen de Turin fera le sauvetage de l’établissement du même groupe installé à Terni (une très ancienne cité sidérurgique à 100 km de Rome). Un choix peut être inévitable dans la guerre entre les pauvres que déclenche toujours les restructurations d’entreprises. Eliminer l’aciérie de Terni, 3500 ouvriers) aurait été comme fermer Mirafiori à Turin. Ainsi il y a un an les syndicats ont accepté l’échange : sauver Terni et fermer l’entreprise de Turin avec ses 400 employés. Ta mort c’est ma vie. Dans le passage de témoin quelque chose n’a pas marché comme le raconte le secrétaire de la FIOM (fédération de la métallurgie de la CGIL le grand syndicat ouvrier italien) de Turin : « A Terni un train de laminoirs a cassé. Le patron ne voulait pas payer l’indemnité de pénalisation au client. Aussi on a recommencé à faire tourner à fond l’usine de Turin. Ceci explique le recours aux heures sup obligatoires des dernières semaines. »

Ce qui n’empêche pas la ministre de la santé Livia Turco de déclarer : « Chacun doit faire sa part chaque jour, parce que la sécurité et la protection au travail ne sont pas en contradiction avec la compétitivité des entreprises. »

Les réactions syndicales

Le 7 décembre les fédérations des métallos des trois confédérations annoncent un appel à 8 heures de grève dans la métallurgie et 2 heures dans les autres secteurs pour le lundi 10 avec un défilé dans les rues de Turin.

C’est alors qu’intervient le maire de Turin (proche du gouvernement Prodi). Selon "Il Manifesto" du 8 décembre : « ... Mais le regard de Chiamparino est déjà tourné vers la journée de lundi avec les 8 heures de grève générale et le deuil citoyen. Objectif du maire : anesthésier toute intention belliqueuse, il s’est dit sûr que le cortège qui partira à 9h30 de la place Arbarello pour traverser le centre ville "sera une manifestation ordonnée digne d’un journée de douleur mais aussi de concorde citoyenne, forte de la présence des représentants de l’économie, de la société et de la culture". »

Il ne faut pas avoir honte pour appeler à se rassembler dans le calme et pourquoi pas en "communion" les patrons et leurs victimes. Mais l’état d’esprit des métallos n’est pas à la "communion". Dans un reportage publié dans "Liberazione" du 9 on lit cette interview d’un ouvrier : « ce sera un cortège sérieux mais également très en colère. Quelques syndicalistes un peu trop amis des patrons feraient mieux de ne pas venir. »

En effet, ci dessous le compte rendu de la manifestation du 10 à Turin publié dans "La Repubblica" du 11 : « Ils sont 15, 20 ( ce sont les collègues des morts dans l’atelier dévasté ). Et derrière eux 30 000. Ceux qui croyaient qu’ils allaient travailler et à l’inverse allaient à la mort. Et puis tous les autres, la ville, et au milieu des jeunes il y a l’homme qui pleure, c’est le père de Bruno Santini, le plus jeune des morts. Il montre 4 photos, appelle son fils, demande : " Qui me le rendra ?". Une fois, deux fois. Puis hurle " vous le payerez, bastardi, assassini !" . Et cette dernière parole, à l’improviste se gonfle et brise le silence énorme tout autour, le déchiquette, cela devient un chœur, un rythme tremblant, comme un tambour qui scande la marche et la rage. "Assassins !, assassins !" . La parole criée toujours plus fort remplie les rues, rebondit sur les murs, monte aux fenêtres, parvient aux balcons où les gens sortent, regardent, écoutent. Quelques uns applaudissent.

Ce devait être un cortège de deuil silencieux pour une perte irréparable. Mais quand le père réclame son fils mort c’est comme si tous le réclamaient, 30 000 pères féroces et désespérés. "Justice, justice" C’est l’autre parole que la foule lance dans le ciel glacé de la matinée, à travers les rues de la ville ouvrière qui dans de tels jours se redécouvre comme telle. Puis, derrière les banderolles, les visages se crispent, ils n’y tiennent plus. Une voix, près du père hurle "Si ils ne l’a font pas, la justice, nous la ferons nous ! Un par un !" Le cortège applaudit. "Bastardi, maledetti, assassini !" "En prison au pain et à l’eau !"

Il y a une banderole rouge écrit en majuscule, BASTA ! Une autre plus petite : "A vous les profits, à nous les deuils". Et les banderoles des syndicats avec un crêpe noir.

(Un survivant prend la parole) puis il passe la parole à Rinaldini (secrétaire nationale FIOM, Prc, cosa rossa) et Tosco, pour tous les deux, sifflets et insultes : "Bouffons, vendus, parasites, allez travailler ".

Réactions qui se comprennent très bien si on se réfère à cette déclaration de G.Cremaschi un dirigeant de la FIOM, opposant à la direction nationale de la CGIL : « Ces sifflets font du bien. Les syndicats n’ont aucune responsabilité directe dans cette tragédie et dans les trop nombreuses morts au travail. Mais les conditions de travail insupportables et les salaires trop bas qui exposent au chantage patronal sont les conséquences de 15 années de concertations auxquelles les syndicats ont participé. »

Chez nous

Quoi dire de plus ? depuis le mois de septembre patronat et syndicats se retrouvent pour rendre plus flexible le marché du travail. Au menu, l’embauche, la période d’essai, les droits des salariés, la séparabilité, la réduction des recours des salariés contre un licenciement.

On a beaucoup parlé pour faire passer la « réforme des régimes spéciaux » de l’égalité et de la pénibilité. En 4 années de discussions, la commission qui s’en occupe a accouché d’un calendrier des réunions pour 2008…

Le Code du Travail est en cours de révision : au nom de la simplification de la loi, il comportera 1 890 subdivisions au lieu de 271, 3 652 articles au lieu de 1 891 , 500 lois ont été déclassées en décrets, sans compter les re-formulations pas si identique que ça. D’autres dispositions ont quitté le Code du Travail pour celui des Transports ou de l’Agriculture

Il faut arrêter ces orientations de foutraques. Rompre avec les discussions avec les patrons, organiser les conditions de la riposte de tous les ouvriers, de toute la classe ouvrière, défendre les conventions collectives, le Code du Travail et renforcer les syndicats de base.

Le 12 décembre 2007.


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